Mgr Joseph-Octave PLESSIS

11. Mgr Joseph-Octave Plessis
Dachowski Photography ©AAQ

Mgr PLESSIS (1763-1825)
Coadjuteur, 1800
11e évêque, 1806-1825
1er archevêque de Québec, 1819


NOTICE: Jean LeBlanc, Dictionnaire biographique des évêques catholiques du Canada : les diocèses catholiques canadiens des Églises latine et orientales et leurs évêques : repères chronologiques et biographiques 1658-2012Montréal, Wilson & Lafleur, 2e éd., 2012, pp. 933-942.
Avec l’aimable autorisation de la Maison d’édition, 17 mai 2019.


Né le 3 mars 1763 à Montréal, d’un forgeron père de 18 enfants, il fit ses études primaires dans une école paroissiale tenue par les Sulpiciens et à l’école latine du curé de Longue-Pointe, ses lettres au collège St-Raphaël de Montréal (école de Longue-Pointe transportée au Château Vaudreuil et qui deviendra le collège de Montréal), et ses classes de rhétorique et de philosophie (1777-1780) au séminaire de Québec, où il suivra le cours de rhétorique du futur Mgr Panet. Tonsuré le 14 août 1780, il fut nommé professeur de belles-lettres et de rhétorique au collège St-Raphaël. C’est vraisemblablement à cette époque qu’il remania substantiellement la Rhe­torica de Le Guerne non seulement en l’abrégeant, mais aussi en la modernisant par la promotion d’une pédagogie de l’exemple plus éloignée de la scolastique, faisant appel pour la pratique de la période oratoire aux grands auteurs du clas­sicisme français, surtout Bossuet, tout en écartant toute référence aux auteurs latins jugés décadents comme Martial, Lucain, Pline le Jeune et Sénèque au profit de Cicéron. On retrouvera ces perspectives dans sa philosophie politique, qui associe le goût classique à une ferveur moralisatrice, mettant en avant les valeurs de la France de Louis XIV – nostalgie du Grand Siècle, soit la beauté dans l’ordre, qui doit régner autant dans les arts que dans la société civile. Il revint à Québec en 1783 pour assumer les fonctions de secrétaire de Mgr Briand, tout en enseignant en classe de rhétorique au séminaire en 1785. Ordonné prêtre dans la chapelle du séminaire le 11 mars 1786 par Mgr Mariauchau d’Esgly, évêque de Québec, il demeura secrétaire auprès de ce dernier ainsi que de son successeur, Mgr Hubert, qu’il accompagna dans ses visites pastorales. Il devint curé de Notre-Dame de Québec le 2 juin 1792. C’est lui qui prononça l’oraison funèbre de Mgr Briand le 27 juin 1794.

Désigné le 6 septembre 1797 par Mgr Denaut comme son coadjuteur c.f.s. (il était le candidat du gouverneur Prescott, mais non du futur duc de Kent, qui le trouvait hautain et peu enclin à accepter la suprématie royale), il exerça la charge de vicaire général pour le district de Québec, renouvelée après son sacre, et demeura curé de Québec jusqu’en 1805. Élu le 26 avril 1800 évêque titulaire de Canatha et coadjuteur de Québec, il ne reçut ses bulles qu’en octobre, et fut sacré dans la cathédrale de Québec le 25 janvier 1801 par Mgr Denaut, évêque de Québec, assisté de deux prêtres, Jean-Baptiste Pouget, curé de Berthier, et Laurent-Joseph Bertrand, curé de Louiseville. La lenteur de la correspondance due aux événements politiques en Italie explique le retard considérable entre sa désignation et l’onction épisco­pale. Il fut chargé plus particulièrement de l’administration du district de Québec, Mgr Denaut, qui résidait à Longueuil, voyant à celle du district de Montréal, et reçut à titre de complément de revenus la moitié de la dîme de la paroisse Saint- Laurent de Montréal.

Il devint le 11e évêque de Québec le 17 janvier 1806, prenant possession de son siège le 27, après avoir été assermenté en l’absence du lieutenant-gouverneur Milnes (partisan d’une application intégrale de la prérogative royale et le poste de gouverneur étant vacant), sans consultation de Londres, ce qui assurait la suc­cession épiscopale. Il fut nommé conseiller législatif le 30 avril 1817 (le seul évêque catholique à jamais siéger dans l’une ou l’autre Chambre) ; Rome s’en inquiéta, mais il répondit que c’était pour empêcher ses collègues protestants de se mêler des affaires de l’Église. À une époque d’affrontement entre le Conseil et l’Assemblée élue, il passa cependant pour un laquais du gouvernement et le jouet de la volonté de politisation de l’évêque par ce dernier et, comme l’a écrit Marcel Trudel, l’affermissement de son rang social augmenta sa dépendance envers les autorités coloniales. Le poste impliquait en revanche une certaine forme de reconnaissance civile de l’évêque, et il pouvait désormais porter officiellement le titre d’évêque de l’Église catholique romaine de Québec (ad personam, sans que cela crée un précédent), alors qu’on ne lui reconnaissait jusque-là que celui de « surintendant de l’Église romaine ». On ne lui accordera de jure son titre épiscopal qu’en 1818. Quoi qu’il en soit, les Sulpiciens ne se privèrent pas de l’accuser de se faire le complice d’une Couronne qui visait à déposséder les communautés religieuses de leurs biens.

Cela réglait du moins en partie une insécurité juridique débilitante, mais il évita les recours devant les tribunaux, puisque la reconnaissance civile complète n’intervint qu’après 1830. Le Saint-Siège lui octroya le titre d’archevêque le 12 janvier 1819, mais il ne l’utilisa jamais officiellement parce que le secrétaire aux Colonies, Lord Bathurst, n’en avait pas été informé et en avait conçu un profond mécon­tentement. Rome avait promis en même temps, comme le rappelera Mgr Signay dans une lettre du 27 octobre 1835 au cardinal Fransoni, préfet de la Propagande, de mettre sous sa juridiction tous les sièges épiscopaux de l’Amérique anglaise. Le gouvernement britannique aurait d’ailleurs aussi refusé de le reconnaître comme métropolitain. L’évêque anglican de Québec ne l’étant pas, ce dernier aurait ainsi porté un titre inférieur au sien. De plus, afin de maintenir un étroit contrôle sur l’Église, le gouverneur préférait traiter avec un seul évêque qu’avec plusieurs. Il avait été apparemment question, dès 1808, pour régler ce problème, de le nommer patriarche de l’Amérique du Nord, ce qui aurait laissé le titre d’évêque de Québec à l’évêque anglican, projet sans suite à cause des événements politiques, dont la captivité de Pie VII.

Il fit un long voyage en Angleterre, France (où il rencontrera Louis XVIII) et Italie (y voyant Joseph de Maistre) du 3 juillet 1819 au 16 août 1820, le premier évêque canadien à se rendre en Europe depuis la Conquête. Il voulait obtenir la division de son diocèse ou du moins la nomination d’auxiliaires, et aborder la question des biens des Sulpiciens. Il fut aussi le premier évêque canadien à faire sa visite ad limina depuis 1760 et le premier évêque né au Canada à visiter la Ville éternelle. Il a laissé de ce périple européen un Journal, justement qualifié par G. Gallichan d’« une source d’histoire et un témoignage ». Ce fut durant ce voyage qu’il fut nommé comte romain et assistant au trône pontifical le 8 février 1820, n’en déplorant pas moins malgré cet honneur les lenteurs de la bureaucratie pontificale. Chargé par la Propagande d’enquêter sur les troubles agitant certains diocèses américains à cause de conflits entre prêtres et évêques, et en particulier sur le trusteeism, problème soulevé par les laïcs élus pour gérer les biens paroissiaux et qui réclamaient, surtout dans les milieux ethniques de récente immigration, une espèce de jus patronatum, il s’arrêta au retour, à l’été 1820, à New York, Phila­delphie et Baltimore, ce qui en fit d’une certaine façon le premier délégué apos­tolique aux États-Unis. Hospitalisé le 18 octobre 1825, souffrant de rhumatismes et d’une plaie à la jambe, il mourut subitement à l’Hôpital-Général de Québec le 4 décembre 1825, et fut inhumé dans le sanctuaire de la cathédrale après les funérailles célébrées le 7 par Mgr Panet. Un autre service funèbre fut célébré le 14 en l’église St-Roch.

Contexte

Celui que le premier évêque anglican de Québec (et l’un de ses plus constants opposants), Jacob Mountain, qualifiait de « pape du Canada » était robuste, plutôt petit et, malgré son aspect rondouillard et jovial, de vie ascétique. Homme de tact, prudent et modéré mais ferme et décidé, tenace tout en sachant louvoyer, c’était un fin politique ouvert à la négociation de compromis et très futé. De formation théologique assez rudimentaire, d’une mémoire prodigieuse et d’une inlassable activité, orateur animé sinon éloquent dans la tradition de la période oratoire inspirée de Cicéron, il était cultivé (sa bibliothèque renfermait presque 700 titres, Pères de l’Église tout autant que Montesquieu et Bayle), et il exerça une influence déter­minante sur le niveau artistique de la colonie. Pratique plus qu’intellectuel et plus gallican qu’ultramontain, il fut aussi un patriote. Il appuya Louis-Joseph Papineau dans sa lutte contre le projet d’union avec le Haut-Canada déjà discuté en 1822-24 et signa les adresses envoyées à Londres contre le bill, lequel prévoyait l’unilinguisme des documents officiels et l’approbation par le gouvernement de la nomination aux cures, et stipulait que les curés n’auraient droit à leurs revenus que s’ils étaient munis d’une commission royale ; donc menace d’anglicisation et de domination de la majorité par la minorité.

Sujet britannique depuis sa naissance, il revint convaincu après son voyage en Europe de la supériorité du peuple anglais sur le peuple français, et se montrait reconnaissant envers la Couronne de respecter une religion autre qu’officielle, de donner à l’Église plus de liberté que sous le Régime français, d’avoir permis l’émigration de prêtres français réfugiés en Angleterre lors de la Révolution, et de s’affirmer dépositaire des libertés individuelles et, en un certain sens, démocra­tiques. Il était loyal par principe (ce qui était d’ailleurs la position de tous les épiscopats du temps, de l’Irlande autant que de l’Angleterre, de l’Écosse et des États-Unis), mais aussi par crainte de la diffusion des idées révolutionnaires dans la bourgeoisie canadienne. Par ailleurs, il se voulait aussi neutre en matière poli­tique ; exercice d’équilibre fort périlleux, puisqu’il s’agissait à la fois de se ménager les bonnes grâces du pouvoir afin de préserver son indépendance, mais sans cependant s’y asservir. « Neutralité loyale » qui ne satisfaisait ni le gouvernement, conscient qu’une grande partie du clergé était nationaliste, ni les leaders politiques de l’Assemblée. Il le prouva durant la guerre de 1812 par la publication de circu­laires et de mandements, ce qui lui valut d’ailleurs une pension gouvernementale de mille livres en 1813. Son attitude « collaborationniste » était aussi attribuable à sa crainte que les nombreuses lois répressives adoptées par la Couronne entre 1759 et 1774 ne soient mises en vigueur, et que soit aussi ressuscitée la politique d’assimilation. Elle lui permit de consolider les structures canoniques et de ren­forcer son autorité, les nécessités politiques, comme l’a écrit Codignola, se transformant en vertus ecclésiastiques. Mais, d’autre part, c’était sans doute oublier trop facilement que la liberté politique, chez nous, ne fut pas un don, mais une conquête.

Méfiant à l’égard des principes démocratiques radicaux, de la souveraineté du peuple – il ne concevra jamais la Chambre d’assemblée que comme un organisme consultatif – et imprégné de conservatisme social et de la pensée contre-révolutionnaire (surtout de Bonald, mais aussi Burke, le premier Lamennais et de Maistre), nostalgique de la France pré-1789 où ne triomphait pas l’individualisme destructeur de l’ordre social, il se voulait fidèle aux conceptions gallicanes du pouvoir politique. Il remerciait la Providence de ce que la Conquête avait préservé le Canada de la déchéance révolutionnaire, vue comme satanique, persécutrice, sanguinaire, parricide et sacrilège et pour laquelle la France méritait d’être humiliée, en opposant une Nouvelle-France idéalisée, mystique et héroïque, à une France impie. Il se montrait hostile à l’anarchie et l’inconnu entraînés par le discours des Lumières ; on a ici souligné l’émergence d’un véhément sentiment anti-français. C’est dans ce contexte qu’il exprimait des réserves sur la Constitution de 1791, qui avait permis à l’esprit de démocratie et d’indépendance de gagner le peuple, et « de rendre les administrés insolents envers les administrants ».

Il avait acquis tant dans ses fonctions de secrétaire de l’évêché que de curé d’une paroisse urbaine, de population hétérogène et où circulaient les idées nouvelles, le sens de l’administration, la diplomatie requise pour négocier avec le gouvernement colonial, et une connaissance approfondie de la société. Il fut malgré tout incapable de maîtriser l’anglais. Il fut avant tout un homme de vision qui, dans un contexte d’insécurité matérielle et juridique débilitant, sut promptement et habilement analyser les situations afin d’en tirer le meilleur parti possible, pratiquant par nécessité une neutralité bienveillante envers l’État tout en cherchant à ne pas s’aliéner le parti patriote, avec un sens aigu de la direction qu’il voulait donner à l’Église. Il se trouvait ainsi toujours partagé entre des sentiments de satisfaction devant les progrès de l’Église, et l’insécurité. On peut cependant dater de son épiscopat une réaction catholique teintée d’ultramontanisme, même si l’Église, insuffisamment armée tant sur le plan de l’organisation que de l’idéologie, n’était pas encore prête à entreprendre une offensive totalement victorieuse. Il cessa donc la résistance passive offerte par ses prédécesseurs aux empiètements de l’État sur les prérogatives épiscopales pour user de son influence auprès du peuple en échange de privilèges et de libertés pour l’Église. On en donnera pour exemple ses interventions, lors de ce qu’on a abusivement appelé « le règne de la terreur » de 1810, lorsque le gouverneur Craig dissout le Parlement et fit emprisonner les dirigeants du journal Le Canadien. Pour lutter contre les accusations de déloyauté et d’apathie, sinon de sympathie, du clergé devant les mouvements nationalistes, il envoya le 21 mars une lettre circulaire au clergé demandant aux curés d’afficher les proclamations du gouverneur et, le 1er avril, prononça un sermon solennel réprouvant la désobéissance, tout en sachant fort bien que le parti canadien n’en gagnerait pas moins les élections, et en étant bien conscient qu’il apparaissait ainsi se ranger au côté du pouvoir dans cette crise politique. Il s’agissait essentiellement pour lui, sans pousser la collaboration jusqu’à la servitude (et il n’est qu’à lire sa correspondance pour se rendre compte que ses déclarations publiques ne correspondaient pas toujours à ses sentiments intimes), d’apaiser un gouvernement qui ne faisait que tolérer l’Église tout en cherchant des prétextes pour l’assujettir à la prérogative royale et en faire une sorte d’Église anglicane inféodée à l’État, et ceci dans un dessein plus ample d’assimilation de la population française. Cette collaboration aura aussi pour effet d’éviter la prise en charge par l’Assemblée de l’éducation et de la sécurité sociale, et d’intervenir dans les affaires de l’Église, comme la création de paroisses.

Réalisations

Ayant écarté les menaces d’asservissement de l’Église par le pouvoir politique qui désirait assurer la suprématie royale dans les affaires ecclésiastiques comme il le faisait avec l’Église d’Angleterre (érection de paroisses, reconnaissance civile, relations avec Rome, nominations aux cures, utilisation des biens des Sulpiciens et des Jésuites aux fins d’éducation), il s’employa à établir des structures permettant un meilleur gouvernement de son immense diocèse. Ce dernier comprenait quelque 200,000 catholiques desservis par environ 196 prêtres séculiers, dont 28 dans l’enseignement, alors qu’à la fin du Régime français il y en avait quelque 150 pour une population trois fois moindre. Il faisait face, comme l’a rappelé J.-P. Wallot, à une situation fort difficile : absence de statut légal interdisant à l’Église de posséder en mainmorte ; nombre de paroisses sans existence légale ; effectifs cléricaux réduits (il mourut une année 10 prêtres en 11 mois) et mal formés. Aussi sa première préoccupation fut-elle le recrutement du clergé. En 1822 par exemple, comme le rappelle le chanoine Groulx : disette de prêtres attribuable à la mort de 70 à 80 ecclésias­tiques durant les trente dernières années ; ainsi, de 1800 à 1820, 106 nouveaux prêtres mais 74 décès ; 176 paroisses dont certaines grandes comme des diocèses, confiées à un seul homme et beaucoup d’autres (quelque 30 %) sans prêtre résident en 1815 ; ceci explique d’une part que la moitié des curés demeurent dans la même paroisse pendant 20 ans ou plus et, d’autre part, que plus de la moitié des prêtres décèdent avant l’âge de 60 ans. Déjà, en 1807, seules 32 paroisses étaient-elles assez riches pour participer à la subsistance de 16 curés. Faute de prêtres européens désor­mais interdits par le gouvernement (son épiscopat vit la mort du dernier des Récollets), il pensa même à faire venir des Jésuites de Russie, et confia des cures importantes aux ecclésiastiques français proscrits par la Révolution et déjà émigrés au Canada (45 prêtres et séminaristes entre 1791 et 1802), si bien qu’il se créa une Petite France dans les régions de Trois-Rivières, Nicolet, Bécancourt, Gentilly, Pointe-du-Lac, Baie-du-Febvre, Yamaska et Saint-François-du-Lac. Mais toujours à court d’effectifs, et malgré ses réserves (« La religion a déjà trop souffert des ordinations précipitées »), il se vit forcé d’ordonner prêtres des candidats parfois fort jeunes, après seulement deux ans de tonsure (« ne savent encore ni étudier ni prier »), malgré les lacunes de leur formation théologique – « le mieux est quelquefois l’ennemi du bien », s’excusait-il – et dut jumeler des paroisses (doubles et triples dessertes).

Sans s’attaquer de front à l’Institution royale, entreprise essentiellement protestante par laquelle une mixité confessionnelle risquait selon lui de susciter des transferts religieux, il vit l’urgence d’une action systématique dans le secteur scolaire. Il favorisa l’établissement d’écoles primaires dans toutes les paroisses (jugeant à cet égard bien tièdes et insuffisants les efforts du clergé pour utiliser les actifs des fabriques à des fins scolaires à la suite de l’adoption en 1824 de la Loi des écoles de fabriques, ce dernier y voyant un danger pour la foi et les moeurs), et il n’y aura en 1829 que 63 écoles pour environ 300 paroisses, ce qui conduisit la même année à l’adoption d’une autre loi remettant l’administration des écoles à des syndics élus. Visant le moyen terme, il investit massivement ses ressources humaines et financières dans la fondation de séminaires : Nicolet, St-Hyacinthe, Chambly, Ste-Thérèse, St-Roch, projet pour Halifax, ceci afin d’assurer la relève. Recrutement qui se fit progressivement, surtout à partir des milieux ruraux, le sacerdoce devenant souvent un ascenseur social, ce qui eut aussi pour conséquence un clergé ayant plus d’affinités avec la majorité de la population.

Il voulut aussi normaliser le plus possible les pratiques paroissiales (tarifs, projet d’édition du Nouveau Testament) mais surtout révision du catéchisme – réédité ou réimprimé quelque 40 fois entre 1815 et 1852 – publication durement critiquée par les Sulpiciens qui préféraient celui publié par Mgr Briand en 1777. Mais, pour des raisons tant politiques qu’ecclésiologiques, il refusait d’emprunter des catéchismes français ou américains, favorisant une création locale qu’il fit traduire en anglais et en montagnais. Il désirait aussi fortement obtenir la divi­sion du diocèse et la répartition des responsabilités épiscopales avec des auxiliaires (Montréal, Kingston, Maritimes, Rivière-Rouge). Mais cette demande à Rome (1806 et 1809) n’aboutit pas immédiatement à cause des guerres napoléoniennes. Il ne s’opposa pas d’ailleurs à la création du vicariat apostolique de la Nouvelle-Écosse en 1817, ni au projet de séparer le Haut-Canada et l’Île-du-Prince-Édouard de son diocèse (ce qui interviendra respectivement en 1826 et 1829), mais il pensait que dans tous ces cas l’érection d’un diocèse suffragant aurait été préférable afin de partager les ressources. Cela aurait nécessité, en revanche, la création d’une province ecclésiastique, ce que le gouvernement refusait de permettre. Enfin, rappelons qu’il soutint le projet de création d’un journal ecclésiastique de l’abbé Thomas Maguire, lequel, à cause de l’opposition de son successeur Mgr Panet, ne devait aboutir que sous l’épiscopat de Mgr Bourget.

Pastoralement – et ceci ressort de sa correspondance –, il administra le diocèse de façon fort humaine, dans un style empreint de diplomatie, de persua­sion, de clémence et de miséricorde plus que d’autoritarisme, préférant raisonner plutôt que condamner. Mais, héritier en cela de la tradition d’austérité et de rigo­risme de ses prédécesseurs en des matières morales comme la danse et le prêt à intérêt, il demeurait conscient des difficultés, car il savait par exemple que la majorité des avocats avait cessé de fréquenter les sacrements en raison de l’intransigeance de ses principes en cette dernière matière. S’amorcent ainsi sous son épiscopat des réformes qui contribueront à la longue à transformer la pratique religieuse (fêtes d’obligation, suppression des fêtes patronales sources d’excès de toutes sortes, jeûne et abstinence, règles portant sur la communion et la confes­sion). Dans le cas de ce sacrement en particulier, son catéchisme, qui y consacre quelque 15 % de son texte, contribua pour beaucoup à orienter les fidèles en développant chez eux le sens du péché et en incitant les confesseurs à un meilleur équilibre entre scrupule et laxisme. Plus souple donc en certains domaines que son prédécesseur Mgr Briand, il n’en appliqua pas moins une politique plus restrictive en matière de dispense matrimoniale (affinité et consanguinité). Il se voulut proche de ses prêtres, à qui il interdit de se mêler de politique et qu’il conseillait volontiers en expliquant les raisons de ses positions. Il développa la caisse ecclésiastique, tenta d’instaurer l’uniformité dans la perception des honoraires, et se préoccupa d’envoyer des missionnaires dans les parties de son diocèse situées en dehors du Bas-Canada, particulièrement auprès des autochtones, missions soutenues financièrement par le gouvernement colonial (quelque 500 livres sterling en 1816 par exemple). Il collabora aussi activement avec les autorités sanitaires.

Il se montra méfiant à l’égard du laïcat, trop porté à ses yeux « à mordre sans discernement aux idées modernes » (Fernand Dumont) : la bourgeoisie, influencée par les idées de 1789, représentait la montée des classes moyennes, constituait un danger pour les valeurs traditionnelles, était indifférente sinon anticléricale, trop obséquieuse à ses yeux devant le pouvoir politique pour défendre les intérêts de la religion, et illustrait la profonde désaffection de l’élite (le nombre d’avocats, de notaires, de médecins et d’arpenteurs ne fit d’ailleurs que croître de 1791 à 1838). Si pour sa part le peuple était relativement fidèle (« les fidèles les plus zélés sont dans les basses classes »), très relativement d’ailleurs, parce qu’en 1809 il déplorait que l’absolution avait été refusée à 40 % des fidèles voulant faire leurs Pâques et que plusieurs refusaient de payer la dîme, il était aussi ignorant et sans influence réelle. On peut voir par là que l’Église, loin d’avoir constitué à cette époque une société quasi-théocratique, n’était pas aussi influente et triomphante qu’on ne l’a dit. Mgr Plessis privilégiait l’évangélisation par le catéchisme et la prédication (selon lui plus importants que la messe et les vêpres), parce qu’il redoutait que les fidèles ne deviennent autrement de purs chrétiens d’appartenance, reli­gieux plus par habitude que par principe, et de simples consommateurs de rites imprégnés par la pensée magique ; de là sa méfiance envers par exemple l’abus des indulgences et des prières contre les intempéries ; il mettait aussi les fidèles en garde contre les remèdes superstitieux, les sorciers, les guérisseurs et le spiritisme inspirant les tables tournantes. Et s’il favorisa l’éclosion des confréries de dévotion (40 Heures, Mois de Marie, Chemins de la croix, Bonne mort, Sacré- Coeur), il le fit de façon très contrôlée, afin d’éviter les débordements de la piété populaire. Il se montra toujours fidèle aux visites pastorales, parcourant chaque année une partie de son diocèse, et avait élaboré un questionnaire portant sur les visites des paroisses. Il se rendit dans les parties les plus éloignées du territoire : en 1811 aux Îles-de-la-Madeleine et à la Baie des Chaleurs, en 1812 en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick (de Tracadie à Shédiac), à l’Île-St-Jean, en Nouvelle-Écosse et au Cap-Breton, en 1815 au Cap-Breton, revenant à Québec par Memramcook et la Madawaska, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, en 1816 dans le Haut-Canada (Kingston, Sandwich et les missions de la frontière américaine), en 1821 encore en Gaspésie. Il avait sacré cinq évêques et ordonné 114 prêtres, et chercha constamment à recruter des prêtres écossais et irlandais pour la partie anglophone de son diocèse, mais trouvait le clergé d’origine écossaise indiscipliné.

Devise : aucune
Armoiries : ARC 95 : il s’agit en réalité de celles de Mgr Signay ; les siennes se trouvent aux archives de l’archidiocèse de Québec, armoiries brodées sur chape, redécou­vertes récemment dans la cathédrale de Québec
Iconographie : ARC 95
Mandements : Mandements, lettres pastorales et circulaires des évêques de Québec. v. 3, p. 13-208. Québec, 1888. Plusieurs de ces textes furent publiés séparément : mort de Mgr Denaut, aux fidèles du district des Trois-Rivières, 1806 ; actions de grâces, levée des milices, visite des paroisses, 1807 ; circulaire aux archiprêtres, 1808 ; proclamation du gouverneur, prières publiques, fêtes patronales paroissiales, visite des paroisses, 1810 ; ensemencement des terres, assistance au gouvernement, prières publiques, levée des milices, satisfaction du gouverneur, 1812 ; liens avec le gouvernement, captivité du pape, aide aux pauvres, petit catéchisme, prières publiques, invasion américaine, 1813 ; actions de grâces publiques, 1814 ; détresse des paroisses, actions de grâces publiques, 1815 ; actions de grâces publiques, remerciements du gouverneur, 1816 ; caisse ecclésiastique, remerciements du gouverneur, 1817 ; aux fidèles de la Nouvelle-Écosse, mission à la Rivière-Rouge, 1818 ; sur un mandement de 1793 de Mgr Hubert, voyage en Europe, 1819 ; mort du Roi, 1820 ; église St-Paul de Rome, aux curés de la campagne, 1825.

Œuvres :             

  • Discours à l’occasion de la victoire remportée par les forces navales de Sa Majesté britannique dans la Méditerranée le 1 et 2 août 1798, sur la flotte françoise : prononcé dans l’église cathédrale de Québec le 10 janvier 1799. Québec, 1799.
  • Rhetorica reverendissimi Joseph Octavii Plessis data a D. Petro Bossu. Manuscrit, Archives du séminaire de Québec, 1801.
  • .. 1er avril 1810, à la suite de la proclamation de Son Excellence le gouverneur en chef, du 21e mars même année. Québec, 1810.
  • Journal de deux voyages apostoliques dans le golfe Saint-Laurent et les provinces d’en bas, en 1811 et 1812. S.l., 1812 ?
  • Journal d’un voyage en Europe. Québec, 1903.
  • Journal des visites pastorales de 1815 et 1816. Québec, 1903.
  • Oraison funèbre de Mgr Jean-Olivier Briand… Lévis, 1906.
  • Le journal des visites pastorales en Acadie de Mgr Joseph-Octave Plessis 1811 1812 1815, dans : Cahiers de la Société historique acadienne (1980) 5-311.

Bibliographie : on se référera à l’imposante bibliographie compilée par J.H. Lambert, DBC/6, 660- 661, ainsi qu’à celle contenue dans sa thèse Monseigneur…, op. cit. infra, à compléter par :

  • Pineau, J.W. Le clergé français dans l’Île du Prince-Édouard, 1721-1821. Charlottetown, 1967, 102-107.
  • Lemieux, L. « Les évêques canadiens contre le projet d’union des deux Canadas (1822-1824) », RHA (1968) 393-400.
  • Lacroix, Y.-A. « Un Français et un Québécois dénoncent la Révolution fran­çaise ; deux textes anciens de 1793 et 1799 », Écrits du Canada français (1970) 191-254.
  • Wallot, J.-P. « Religion and French-Canadian mores in the early nineteenth century », Canadian Historical Review (1971) 51-91.
  • Pritchard, J.S. « Bishop Joseph-Octave Plessis’s pastoral visit to Kingston, 1816 », Historic Kingston (1976) 78-84.
  • Byrne, C. « The Maritime visits of Joseph-Octave Plessis, bishop of Quebec », Collections of the Nova Scotia Historical Society (1977) 23-47.
  • Lambert, J.H. Monseigneur Joseph-Octave Plessis, Catholic bishop. Church, State and society in Lower Canada ; historiography and analysis. Thèse de doctorat en histoire, Université Laval, 1978.
  • Wallot, J.-P. « Le clergé québécois et la politique : le « règne de la terreur » (1810) », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest (1981) 457-475.
  • Brodeur, R. Identité culturelle et identité religieuse, étude d’un cas : le petit catéchisme du diocèse de Québec, approuvé et autorisé par Mgr J.-O. Plessis, le 1er avril 1815. Thèse de doctorat, Paris, 1982.
  • Rouleau-Ross, L. Les versions connues du portrait de Monseigneur Joseph-Octave Plessis (1763-1825) et la conjecture des attributions pictoriales au début du XIXe siècle. Thèse de maîtrise, Concordia University, 1983.
  • Lambert, J.H. « L’apprivoisement du pouvoir : l’apprentissage épiscopal de Pierre Denaut et de Joseph-Octave Plessis », SCH (1984) 9-17.
  • Brodeur, R. « Les fonctions de la religion dans la vie quotidienne d’après « Le petit catéchisme du diocèse de Québec » approuvé et autorisé par Mgr Plessis, 1815 », Sciences religieuses (1984) 479-488.
  • Nana Kamga, O.S. Les sermons de Joseph-Octave Plessis et le discours des Lumières, 1790-1800. Thèse de maîtrise, UQAM, 1996.
  • Jennings, J. Tending the flock : Bishop Joseph-Octave Plessis and Roman Catholics in early nineteenth-century New Brunswick. Saint John, N.B., 1998.
  • Brodeur, R. Catéchisme et identité culturelle dans le diocèse de Québec de 1815. Ste-Foy, 1998.
  • Gallichan, G. « Mgr Plessis et le journal de son voyage en Europe », Cahiers des Dix (2000) 61-97.
  • Nana Kamga, O.S. « Joseph-Octave Plessis et la victoire d’Aboukir », Cap-aux-Diamants (2001) 55-56.
  • Bernier, M.A. « Portrait de l’éloquence au Québec (1760-1840) », dans : Andrès, B., éd. Portrait des arts, des lettres et de l’éloquence au Québec (1760-1840). Québec, 2002, 411-424.
  • Nana Kamga, O.S. « Plessis et la sécularisation de l’éloquence sacrée : une approche discursive », ibid. 227-238.
  • Bernier, M.-A. « Les archives du néoclassicisme. Urbain Boiret et Joseph-Octave Plessis, lecteurs de la Rhetorica (1768-1769) de François Le Guerne », dans : Archive et poétique de l’invention. Québec, 2003, 55-82.
  • Laquerre, M.-L. « La parole souveraine. Rhétorique et esthétique néoclassique chez Joseph-Octave Plessis », ibid., 83-97.

AUTRES NOTICES

  • 1878 – FERLAND, J.-B.-A. (Jean-Baptiste-Antoine), Mgr. Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec, Québec : Imprimerie de Léger Brousseau, 1878, 288 p.
  • 1903 – PLESSIS, Joseph-Octave, Journal d’un voyage en Europe par Mgr Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec, 1819-1820, publié par Mgr Henri Têtu, Québec : Librairie Montmorency-Laval, Pruneau & Kirouac, libraires-éditeurs, 1903, 469 p.
  • 1980 – LAMBERT, James H., « PLESSIS, Joseph-Octave », DBC, vol. VI.
  • 1981 – LAMBERT, James h., Monseigneur, the Catholic Bishop : Joseph-Octave Plessis. Church, State, and Society in Lower Canada: Historiography and Analysis. Thèse (D. ès Lettres), Université Laval, 1981.
  • 1986 – LABONTÉ, Gilles, « Mgr Plessis, le contenu de la bibliothèque », dans : Les bibliothèques privées à Québec, 1820-1829. Mémoire de maîtrise, Université Laval, 1986, p. 255-277.
  • 2000 – GALLICHAN, Gilles, « Mgr Plessis et le journal de son voyage en Europe », Les Cahiers des dix, n° 54, 2000, p. 61-97. Sur la bibliothèque de Mgr Plessis, p. 79; 81-82.
  • 2004 – LAJEUNESSE, Marcel, « Les bibliothèques personnelles et la bibliophilie », dans Flemming, Patricia, Gilles Gallichan et Yvan Lamonde (dir.), Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, vol. I. Des débuts à 1840, Montréal, Presses de l’université de Montréal, 2004, pp. 215-219.
  • 2013 – HUBERT, Ollivier,  « Aux origines de la romanisation de l’imaginaire religieux du Québec: le Journal de voyage en Europe de Mgr Plessis », dans: Pâquet, Martin, Matteo Sanfilippo et Jean-Philippe Warren  (dir.), Le Saint-Siège, le Québec et l’Amérique française. Les archives vaticanes, pistes et défis, Presses de l’université Laval, 2013, 133-146.

PORTRAITS DES ÉVÊQUES ET ARCHEVÊQUES

Photographies des portraits des évêques et archevêques du grand salon de l’Archevêché de Québec sur les originaux conservés au Musée de la civilisation (Collection Archevêché de Québec). Huile sur toile sauf  :

  • Card. VACHON : photographie originale par Kdel (Québec).
  • Card. OUELLET : photographie originale par Studio Guy Raymond (Québec)